Stefan au lycée autogéré de Paris

Publié le par Bernard Elman

Je voudrais apporter quelques souvenirs de Stéphane (nous écrivions
son prénom ainsi, il y a 18 ans !), souvenirs de nos échanges, de notre
coopération. Stefan Cieslar était élève au Lycée autogéré de Paris, et
moi, j’y étais… enseignant.
Il se trouve que Stefan occupait une place certaine dans le mémoire de
maîtrise que je consacrais à mon lieu de « travail », le lycée autogéré
de Paris, justement.


*Lundi 11 janvier 1988, hasards*

On inaugure la nouvelle forme d’organisation du temps.
Il est environ midi quand je rencontre Stéphane Cieslar dans
l’escalier.
Stéphane avait été un ardent militant de la réforme. Il me dit :

– D’après toi, qu’est-ce que c’est, le hasard ?

Le moins que je puisse dire, c’est que j’étais surpris. On le serait à
moins, mais après tout, pourquoi pas ? J’enseigne les mathématiques,
donc je suis censé connaître un peu de « Calcul des Probabilités ».
– C’est pour le stage de français. Le thème actuel, c’est le hasard.
Nous avons décidé d’interviewer des gens en dehors du stage.
– Ah oui, je comprends... Mais je suis ennuyé vois-tu, parce que
j’enseigne les « probabilités », et que le hasard y est défini d’une
certaine façon et je n’ai pas envie de t’en parler ainsi...
– Mais tu peux, au contraire.
– Non, pas comme ça, dans l’escalier, en vitesse.
– Alors, parles-en comme tu veux, dit Stéphane pour m’encourager.
– Le hasard. On dit que quelque chose arrive par hasard quand... ce
n’était pas prévu !
Stéphane,– qui décidément tient à obtenir des réponses –, fait montre
d’indulgence et reprend :
_ Bon, une autre question : qu’est-ce que le destin pour toi ?
– Vous étudiez le destin aussi ?
Stéphane est très patient avec moi, et je ne peux décemment pas le
décevoir en lui affirmant que les mathématiques que je connais
s’occupent bien davantage de destin que de hasard. Je me dois de
trouver
une réponse, tant pis si elle est banale, qui prouve ma bonne volonté.
D’ailleurs, si nous sommes là dans l’escalier au lieu de courir
déjeuner, ce n’est pas tout à fait par hasard. C’est le premier jour
d’application de la réforme de l’emploi du temps dont il avait été un
des ardents défenseurs, parce qu’enfin disait-il, les enseignants et
les
élèves auraient du temps pour préparer les cours ensemble. Nous
pourrions... coopérer, ce qui serait tout à fait conforme aux principes
d’un lycée autogéré.
Je me lance, inspiré, peut-être par Borges, ou d’autres auteurs :
– Le destin, pour moi... Ce serait de me retrouver quelque part en
Chine, au moment où l’on sortirait d’une caisse,– enfouie depuis trois
cents ans au moins –, une boîte de film. Et puis on projetterait ce
film
et je verrais ma propre vie jusqu’à ce jour, et même sans doute
jusqu’aux jours suivants.
– Est-ce que tu veux venir dans le stage Hasard, pour travailler avec
nous ? demande Stéphane, l’air intéressé par mes réponses
– Heu, il faudrait se mettre d’accord avec Marie-Do et puis voir si
c’est possible avec mon emploi du temps, j’ai déjà pas mal de choses à
faire...

Est-ce un hasard si Stéphane s’est adressé à moi ?
Nous sommes depuis quelques temps ensemble dans le « groupe photo »,
c’est pourquoi il m’arrive de l’accompagner pour des sorties, comme
celle ou nous avons photographié les membres d’un orchestre, qui
répétaient. Tiens, nous étions aussi ensemble à la R.G.G. – réunion
générale de gestion pour ceux qui ont encore besoin d’un lexique – et
nous nous sommes même rencontrés à un concert des Bérurier Noirs (1) à
Mantes la Jolie. Il y avait pas mal de gens du lycée, avec
l’association
qui s’appelle je crois « La Hantise Dusha » !!!
Il y a aussi le groupe de base qui nous réunit tous les jeudis ou
presque. Pas celui de la semaine dernière non plus puisqu’il n’a pas eu
lieu, c’était une A.G., nous étions partis ensemble bien avant la fin
pour photographier un pianiste et un violoniste . Daniell (2) était
avec
nous d’ailleurs. Elle est dans le groupe photo, elle est dans le même
groupe de base que nous, et elle a défendu la réforme, comme Stéphane.
Et je dois la rencontrer tout-à -l’heure , pour l’affiche

(…)*
Lundi 18 janvier, révisionnisme, implication*
J’ai fait une intervention dans le stage hasard, avec Marie-Do.
Marie-Do avait distribué un texte d’auteur dont la moitié droite avait
été cachée à la photo-copie. Le problème était de le reconstituer. Le
débat qui a suivi, sur les possibilités de savoir si la reconstitution
était la bonne s’est avéré passionnant. Quand j’ai affirmé qu’il était
impossible d’arriver à une certitude en l’absence de l’original, j’ai
provoqué un malaise. En connaissant bien l’auteur – avais-je dit –, on
pouvait arriver à un résultat probable, plausible, mais on ne pouvait
pas aller plus loin. Et quand j’ai prétendu que les résultats de la
recherche historique pouvait être mis en cause par des éléments
nouveaux, Stéphane m’a demandé si j’étais « révisionniste ».
Comment connaître le passé avec certitude ?



Bernard Elman

Publié dans Témoignages

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